Nouvelles en lecture libre. 

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La caverne

 

2217, l’année de tous les changements.

 

    Louis, un garçon à l’œil vif, à l’esprit curieux observait le monde dans la petite pièce couverte d’images. Un cinéma en relief, omniprésent, qui enveloppait sa vision sous tous les angles. Rien de mieux pour se plonger dans le passé, rien de mieux que la solitude pour saisir tous les détails qui défilaient.

 

Ses copains, des gosses de son âge, venaient toujours à plusieurs. Mais leurs centres d’intérêt étaient tout autre : ils enfilaient de grands gants tactiles, et jouaient à la guerre, des combats virtuels aux réalismes saisissants. C’était leur seule occupation, dans le blocus.

 

      Le blocus. Cette gigantesque maison souterraine dans laquelle vivaient depuis deux siècles les survivants. Ils n’étaient pas nombreux, moins de deux cents. Mais la plus grande difficulté était de maîtriser leur nombre. Cet abri avait beau s’étendre sur des hectares creusés dans sous le mont du Vercors, il n’y avait pas tant de place que cela. Après la catastrophe de 2016, il avait fallu subvenir à l’essentiel dans l’urgence : sauver des graines et arbustes non contaminés, charrier des tonnes de terres pour les ensemencer, recréer de l’élevage issu de quelques bêtes sauvées des radiations. Et stocker tous ces aliments dans les galeries creusées en hâte.

 

      La catastrophe. Ce n’est pas son déroulement qui intéressait le garçon. On lui avait appris des le plus jeune âge, il la connaissait par cœur comme tous les habitants. Il savait qu’il ne pourrait jamais revoir le ciel, que sa vie serait confinée sous terre. Une centrale nucléaire qui avait fui des mois durant sans que l’homme ne réussisse à contenir les radiations et le monde avait basculé. Malgré les maladies, les souffrances morales et physiques, les survivants témoignèrent d’un désir incroyable de survivre. Il fallut repartir de zéro dans cette caverne, rebâtir une société, lutter contre les conflits et enfin instituer des lois. Pour les faire respecter, on désigna un chef, le plus pragmatique, le plus à l’écoute aussi. C’est avec une hargne qu’ils voulaient construire un monde plus juste, éviter tous les pièges des temps passés.

 

      On institua donc une démocratie participative et les présidents furent élus pour une décennie.

 

Mais dans ce monde si parfait, que cherchait donc ce garçon ? Pourquoi, comme ces camarades, ne pas se satisfaire des instants présents ?

 

2217, l’année de tous les changements.

 

       Cet être sensé indiquer le chemin aux derniers terriens arrivait en fin de mandat. Mais les prétendants aux pouvoirs s’entre-déchiraient pour son remplacement . Au fil du temps, ils avaient goûté au pouvoir suprême, ils en avaient abusé, manipulant les hommes pour leurs caprices et abusant des plus belles femmes.

 

     Alors le garçon cherchait dans le passé, loin dans le passé. Il voulait trouver une simple trace que l’homme avait pu s’intéresser à autre chose qu’à ses propres intérêts.

 

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       La cage aux singes

      Ils sont venus me chercher au beau milieu de la nuit. C’est étrange, lorsque l’on suit comme moi le fil de la vie sans le moindre écart, de voir ainsi deux policiers vous menotter dans votre chambre. Bien sûr, j’ai protesté. Je n’ai rien à me reprocher, du moins à mon sens. Je ne me suis pas battu, ce n’est pas mon caractère, mais durant le long trajet dans le fourgon, je n‘ai pas cessé de crier mon innocence. Lorsqu’ils m’ont poussé dans la cage, je ne protestais déjà plus. La lassitude avait gagné sur mon désir de rébellion.

 

 

      J’ai erré toute la journée entre les barreaux. Je ne comprenais rien. Ni la cause de cette perte soudaine de liberté, ni le lieu où je me trouvais. Au centre de ma nouvelle prison à ciel ouvert, se dressait un vieil arbre. Ses branches s’éparpillaient sur des dizaines mètres, tel un toit naturel couvrant une bonne partie de l’enclos. Je n’aurai jamais imaginé auparavant qu’une telle construction puisse exister pour les détenus : un cube gigantesque aux armatures de fer, aux maillages suffisamment fins pour ne pas pouvoir laisser de chance à la liberté. Curieuse invention de l’homme, dans laquelle nous étions des centaines à errer, hagards.

 

 

      Je me suis endormi le dos contre une des épaisses racines. Le lendemain, la réalité m’a rattrapé. Ce n’était pas un rêve, j’étais bien là, dans la cage. Très rapidement, j’ai réalisé qu’elle avait grandi pendant la nuit. Ses limites dissuasives s’étaient éloignées de moi. Elle avait pris une proportion stupéfiante, mais surtout, le fourmillement humain qui la contenait n’avait fait que croître. Comme si elle était « être ».

 

      J’ai rencontré Didier.

 

 

Didier, c’est un collègue de bureau. Nous avons longuement discuté en marchant côte à côte. Étonnement, nous n’avons jamais évoqué l’aberration de notre situation. Il m’a parlé de sa famille qui était là aussi, nous avons partagé nos inquiétudes sur le travail qui devait s’accumuler pendant notre absence.

 

Finalement, nous nous sommes retrouvés aux limites de notre cage. J’ai saisi des deux mains ses épais barreaux. Trop solides pour les écarter.

 

 

      Un petit groupe s’approchait à l’extérieur. Dans le monde libre. Ils étaient quatre et ne semblaient pas pressés. Ils avançaient comme de simples promeneurs du dimanche.

 

 

      Lorsqu’ils furent suffisamment proches, nous avons soudainement réalisé l’inimaginable : cette petite famille qui venait vers nous avec curiosité, dignement vêtue, n’était pas humaine.

 

 

Des chimpanzés. Un faciès plat, mais une droiture dans la posture et une attitude que beaucoup d’entre nous envieraient. Didier a craqué. L’aberration de cette apparition, de notre situation sans doute.

 

 

Mais laisser nous sortir ! leur cria-t-il.

 

 

Le plus petit des singes sembla effrayé. Il se retourna vers sa mère et demanda 

 

Mais pourquoi font-ils tant de bruit ?

 

N’ai pas peur, ils crient, ce n’est que leur mode d’expression mon ange, répond-elle d’une voix rassurante.

 

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          Mort dans la rue

 

Dans l’obscurité de la ruelle, je le vis. Une forme longue allongée à même le sol, il n’y avait aucun doute, un cadavre, ce ne pouvait que cela. L’homme se retourna en entendant mes pas. Sa silhouette svelte légèrement filiforme sembla affolée en me voyant. L’inconnu s’enfuit immédiatement et disparut dans une ruelle perpendiculaire.

 

Malgré mes soixante ans, j’avais gardé toute ma vivacité et d’instinct je me précipitais dans une course poursuite effrénée. Je le revis. Une seule fois. Il courait à vive allure sur le pont de l’Alma. Je n’avais plus aucune chance de rattraper le meurtrier tant la distance était grande.

 

Je ressentais comme une frustration, un sentiment d’autant plus étonnant que je n’avais jamais été un membre de la police. Pourtant l’instant de quelques secondes, je m’étais pris pour l’un des leurs. Excitation avait dominé l’horreur de la situation et mécaniquement, je ne pouvais m’empêcher de retourner sur les lieux du drame. Un grand panel de lumière bleutée m’accueillit, ainsi qu’un attroupement impressionnant autour du corps qui gisait encore à la même place.

 

Je l’ai vu, dis-je instantanément au premier des policiers. Aussitôt, il m’interrogea.

 

Mais à ma grande surprise, au lieu de passer pour le héros, je compris au ton de sa voix que je levais plus de soupçons qu’autre chose.

 

Connaissez-vous Hervé Batar ? demanda-t-il soudain.

 

Je compris instantanément et fus glacé d’horreur. Hervé, mon cher Hervé. L’ami des bistrots, l’ancien copain de faculté. C’était bien lui qui gisait au sol, mort.

 

Cela me parut soudain une évidence. Sa carrure large, ses épaules voûtées collées sur le pavé dans une mare de sang, ses jambes un peu courtes, c’était bien lui, c’était Hervé.

 

On devinait dans la pénombre le manche du couteau planté dans son dos. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Jamais je n’aurais imaginé cela auparavant.

 

Le policier se fit plus insistant :

 

D’où sortez-vous ? Que faisiez-vous là ?

 

Ma tête, mon esprit qui bouillait, ça y est, je me souvenais. Les whiskys, une conversation endiablée parsemée d’injonction, je sortais du bar des Cheminots.

 

Je regagnais la voiture, c’est tout.

 

J’ai dû admettre que je connaissais Hervé, n’ayant rien à me reprocher je ne voyais pas pourquoi cacher notre lien amical.

 

Juste devant sa maison ! ajouta le policier. Vous ne trouvez pas que c’est une drôle de coïncidence ?

 

Le ciel était lourd, j’observais tout autour de moi, mon regard vacillait, l’alcool fortement présent dans mon sang remontait jusqu’à mes pupilles et faisait briller toutes les images.

 

Dans ce flou, je reconnus la maison bourgeoise qui abritait mon ancien ami. Effectivement, nous étions exactement en face.

 

Et Valérie, vous ne l’avez pas vu ce soir ?

 

Valérie. Pourquoi parler soudainement de ma femme ? Elle devait m’attendre placidement dans le canapé de notre humble demeure, rue de Grenelle.

 

Décidément, cet homme de l’ordre me surprenait de plus en plus avec ces questions. Je lui répondais naturellement, et à ma grande surprise, je vis ses yeux s’écarquiller.

 

Votre femme s’appelle aussi Valérie ? Pourtant vous n’êtes pas marié, ajouta-t-il en consultant mon passeport qu’il tenait depuis le début.

 

Je protestais. Valérie, ma douce Valérie, était ma compagne depuis maintenant plus de 20 ans. Mais que me racontait-il donc ?

 

Hervé était célibataire. Décidément, ce policier mélangeait tout. Je fis un effort sur moi-même pour essayer de me souvenir. Le bistrot, les bruits, un interlocuteur qui s’emportait, son visage, si, il n’y avait plus de doute. C’était bien Hervé. Nous venions d’avoir une conversation difficile et le prénom de Valérie me revenait comme sorti de nulle part.

 

Elle avait été le sujet de notre dispute. Je ne comprenais pas, je ne me souvenais pas, pourquoi. Pourquoi ? Valérie s’entendait bien avec Hervé. Très bien même.

 

N’y avait aucune raison que notre amitié se soit ébranlée ce soir-là. Mais après ? Il avait quitté le bistrot seul, ça, je m’en souvenais. Et quelqu’un lui était tombé dessus, l’avait lâchement poignardé dans le dos.

 

Le policier insista lourdement. Il voulait savoir notre type de relation, Valérie. Je m’énervais, je m’emportais. Je lui criais que Valérie était ma femme, mon seul amour.

 

Il me répondit calmement :

 

Elle est dans sa maison en face de vous, elle pleure Hervé.

 

Sa réponse me fit un choc. Je crus que mes tempes allaient exploser. Le contour des toits se fit brutalement plus distinct. En un éclair, je revis Hervé et Valérie main dans la main, je les revis s’enlacer amoureusement. La mémoire me revenait, c’est vrai qu’il avait été amant. Et cela me semblait si lointain maintenant. Et moi alors ?

 

Et ce bistrot ? Pourquoi nous étions vous retrouvés avec Hervé ?

 

Je revoyais le comptoir qui dansait, Hervé qui me suppliait de les laisser, de cesser de les harceler. Ah oui, après avoir payé la note, j’avais discrètement récupéré le couteau sur la table.

 

C’était donc moi.

 

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                Yakusa

 

Ils s’étaient écartés. Trop de décibels, impossible de s’entendre. Yakusa venait de rencontrer cet homme. La trentaine, grand, les cheveux bruns si courts que son crâne luisait sous les spots de la discothèque. Sa compagnie s’avérait agréable. Il avait le discours aisé et fluide, un petit sourire enjôleur en coin de lèvre.

 

Pour arranger le tout, il n’était pas entreprenant. Cela l’arrangeait, Yakusa était venue s’amuser ce samedi soir, danser, rencontrer des amis, rire… Mais elle n’avait aucune intention de finir dans le lit d’un inconnu. Alors, accoudé au comptoir d’un bar distant de la piste de danse, ils discutèrent, firent connaissance un peu mieux.

 

Sa voix était douce, son comportement aussi. Tout en parlant, il effleurait par instant le tissu de sa robe, mais avec délicatesse et sans la moindre intention vulgaire.

 

Yakusa relatait son enfance, ses études prometteuses, son désir de découvrir le monde. Il écoutait attentivement, passionné par son flux de parole. Elle réalisa alors que l’homme jetait des coups d’œil furtif dans son décolleté. La toile était ample, et ses seins enfermés dans une broderie fine affirmaient leurs présences. Surprise par son audace, Yakusa l’interpella :

  • J’avais confiance. Tu es comme les autres en fin de compte !

Il recula d’un pas, visiblement mal à l’aise.

  • Non… non… c’est ton collier que j’observais, il est original.

« Ben voyons, pensa-t-elle, le vieux prétexte bien maladroit »

  • D’où vient-il, reprit l’homme ?

Yakusa haussa les épaule et le regarda avec dédain.

  • Un cadeau que ma mère m’a ramené du Pérou. Il paraît qu’il porte chance. Qu’est-ce que tu en à foutre ?

Et sur cette réponse, elle lui tourna le dos et le laissa seul au bar.

Lassé, Yakusa quitta la boîte de nuit peu de temps après. Deux heures du matin, Paris couvait ses dormeurs. Sous les rayons des lampadaires, elle rejoint une bouche de métro, la plus proche. Les couloirs sont vides, elle marche vite. Ses talons claquent sur le béton, la douve fait caisse de résonance. Elle s’arrête soudainement et écoute. Elle ne s’est pas trompée, derrière elle, un pas lourd et pressé résonne aussi. Celui d’un homme de toute évidence, et le bruit se rapproche rapidement. Yakusa ne se sent pas rassuré, elle accélère encore.

 

Et tout va très vite. Il surgit derrière elle. C’est lui, sa rencontre du soir. Son visage est transformé, sa haine fulgurante. Elle hurle. Son souffle est coupé net par sa main. Il la plaque sur le mur de toutes ses forces. Tétanisée, elle n’a pas le temps de se défendre.

 

Une piqûre transperce son abdomen. Propre, nette. La lame est ressortie de son dos perforant le cœur. Yakusa s’écroule sur le sol. C’est fini pour elle. La vie et la mort, ce fut binaire,  ce fut un on-off, un blanc et noir.

 

L’homme regarde le corps avec satisfaction. Il sourit. Il se penche sur son coup et détache le collier. Deux ans qu’il le cherchait, deux années d’errance pour satisfaire un collectionneur anonyme.

 

 

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